Republique des Lettres

  • Conspiration pour l'égalité Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Philippe Buonarroti. Le 30 novembre 1795, Philippe Buonarroti publie le "Manifeste des Égaux", inspiré par les thèses communistes de Gracchus Babeuf, dans lequel il affirme que le but de la société est le "bonheur commun" et l'"égalité des jouissances". Pour lui, la propriété privée, suscitant l'inégalité, doit être supprimée et remplacée par la "communauté des biens et des travaux". Il rejoint le "Directoire Secret de Salut Public" constitué par Babeuf le 30 mars 1796 et devient avec lui le principal théoricien de la "Conjuration des Egaux" qui vise rien de moins qu'à renverser le Directoire. Le 30 mars 1796 se constitue un Comité insurrectionnel composé des deux révolutionnaires accompagnés de divers babouvistes (agents dans l'armée, démocrates de l'an II, abonnés du "Tribun du peuple"). Les conjurés pensent pouvoir entraîner les masses populaires mais le complot échoue. Dénoncés à la police par un traître, Buonarroti et Babeuf sont arrêtés le 10 mai 1796. Quatre mois plus tard, une tentative de soulèvement du camp de Grenelle en liaison avec la conjuration, échoue également: 131 personnes sont arrêtées et 30 fusillées. Jugés devant la Haute-Cour de Vendôme le 25 mai 1797, Gracchus Babeuf est condamné à mort, Philippe Buonarroti à la déportation. "Gracchus Babeuf et la Conjuration des Égaux", publié plus tard, en 1828, d'abord sous le titre d'"Histoire de la conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf", est le récit passionnément vivant de ce moment révolutionnaire. Classique révolutionnaire et principale référence sur l'histoire du babouvisme, ses thèses sur la "République des Égaux", que l'on nommera plus tard "communisme égalitaire" ou "communisme révolutionnaire", inspireront entre autres Louis Blanc, François-Vincent Raspail, Mikhaïl Bakounine, Auguste Blanqui ou encore Friedrich Engels et Karl Marx qui y reconnaitront "la première apparition d'un parti communiste réellement agissant".

  • Les contrerimes Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul-Jean Toulet. C'est en février 1921, cinq mois après la mort de Paul-Jean Toulet, que paraissent aux éditions du Divan et chez Émile-Paul frères "Les Contrerimes". Ce recueil, unique dans l'histoire de la poésie française, assurera définitivement la gloire de l'auteur. Comptant quelque soixante-dix contrerimes proprement dites, quatorze chansons, douze dizains et cent neuf coples (strophes), le livre devait paraître initialement en 1913, puis en 1914, à la demande de ses amis poètes de l'École fantaisiste, mais la guerre l'en empêcha. Les contrerimes sont des pièces poétiques d'un mètre tout spécial, formées le plus souvent de trois quatrains construites selon le schéma 8-6-8-6 et rimant à contre-mesure a-b-b-a. Il en résulte un rythme, un élan, une souplesse et une allégresse accentuée encore par l'usage de l'ellipse, impossible à atteindre dans une strophe aux vers égaux. Entre Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Guillaume Apollinaire et Omar Khayyam, l'essentiel de l'inspiration de l'auteur est une méditation sur la fugacité de l'instant éternisée par la perfection de la forme prosodique. Tableaux parisiens du début du XXe siècle, bars d'hôtels disparus, regrets d'une jeunesse enfuie, souvenirs du Béarn, de Paris, de Chine et d'Inde, fumées d'opium qui grésille, Toulet saisit toutes les occasions, y compris érotiques, pour être à la fois tendre et narquois, étrange et ironique, grave et léger. Le charme vénéneux de ses contrerimes réside dans l'intimité profonde de la vie, du souvenir et de la mort. Lors de son décès, Toulet laissa un ultime poème, inachevé: "Ce n'est pas drôle de mourir / Et d'aimer tant de choses / La nuit bleue et les matins roses / Le verger plein de glaïeuls roses / L'amour prompt / Les fruits lents à mûrir... / Enfance, coeur léger." Cette édition est complétée par les trente-huit "Nouvelles Contrerimes" tirées du recueil "Vers inédits" publié au Divan en 1936.

  • Lettre d'une inconnue Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Stefan Zweig. Le jour de ses 41 ans, l'écrivain viennois R*** reçoit une lettre d'une inconnue, adressée "A toi qui ne m'a jamais connue". Dans cette longue lettre, une femme raconte sa vie qui a toute entière été consacrée à l'amour qu'elle lui porte. Elle raconte qu'à l'âge de treize ans elle le croise dans leur immeuble et en tombe immédiatement amoureuse: "Je connais aujourd'hui encore exactement, mon bien-aimé, le jour et l'heure où je m'attachai à toi entièrement et pour toujours." Quelques années plus tard, une très brève relation charnelle les réunit pendant trois nuits, sans que ce séducteur frivole lui accorde aucune attention. Puis il part en voyage. La famille de la jeune femme déménage. Elle donne naissance à son enfant sans l'en informer. Pour élever seule son fils, elle se fait entretenir par de riches hommes de la haute société viennoise en échange de faveurs sexuelles. L'intense amour secret qu'elle éprouve pour R*** perdure au fil des années. Elle le retrouve un jour dans une boîte de nuit, simple client à la recherche d'une prostituée. Elle couche avec lui en espérant être reconnue. Mais il l'a totalement oubliée et ne remarque pas plus qu'avant son existence. C'est à la mort de leur enfant, alors qu'elle-même est sur le point de mourir, qu'elle écrit cette longue lettre, sans reproche, sans ressentiment, simplement pour avouer enfin son infinie et absolue passion amoureuse à celui qui n'a jamais su la voir.

  • Théorie de la démarche Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Honoré de Balzac. "Théorie de la démarche" fait partie des essais de "Pathologie de la vie sociale" inclus dans les "Études analytiques" de "La Comédie humaine". Publié en 1833, ce petit essai est une sorte de divertissement dans la cathédrale littéraire qu'est la "Comédie humaine". Pour Balzac, qui regrettait vers la fin de sa vie de n'avoir été qu'un dandy raté, la démarche peut toutefois être une affaire sérieuse. Devenu expert en physiognomonie, en postures élégantes et en "art de lever le pied" à force de fines observations depuis les terrasses de cafés, il analyse les différences entre la marche naturelle du corps humain et celle toute contrainte de l'homme en société. Il médite sur ce que cela révèle, tant sur le caractère de l'individu que sur les vices de la société, n'hésitant pas au passage à se moquer des commerçants, des journalistes et d'une façon générale de la bourgeoisie louis-philipparde de l'époque. "Je parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s'élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres et le plus horrible des mouvements dans l'immobilité", écrit-il.

  • Nêne Nouv.

    Nêne

    Ernest Pérochon

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Ernest Pérochon. Orpheline, la jeune Madeleine Clarandeau, surnommée Nêne, entre comme domestique au service de Michel Corbier, un paysan veuf et père de deux enfants. Elle seconde efficacement son maître aux travaux de la ferme et s'attache beaucoup aux enfants. Elle se prive pour eux et s'en occupe avec amour, comme si elle était leur mère. Mais une jeune couturière, Violette, nièce d'un ancien valet de la ferme, épouse le paysan. Violette prend bientôt injustement la place de Nêne dans le coeur des enfants. Elle comprend alors qu'elle est de trop dans la maison. Désormais privée de toute raison de vivre, elle se donne la mort en se jetant dans l'étang. Située, comme la plupart des romans d'Ernest Pérochon, dans le cadre du bocage poitevin, l'intrigue du roman évolue aussi dans l'atmosphère tendue des oppositions religieuses locales. Nêne appartient en effet à la "Petite Église", communauté schismatique héritière des chouans de Vendée et issue du refus, par les catholiques traditionalistes, du Concordat de 1801 passé entre le Pape Pie VII et Napoléon Bonaparte. Plus d'un siècle après le traité, catholiques, dissidents catholiques et protestants se vouent encore dans la région une haine tenace dont Madeleine subit les effets. Roman social réaliste et admirable témoignage sur la vie rurale en Vendée au début du XXe siècle, "Nêne" a été couronné par le prix Goncourt 1920.

  • Les gardiennes Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Ernest Pérochon. Durant la Première Guerre mondiale, alors que tous les hommes valides sont mobilisés sous les drapeaux, les femmes restées à l'arrière doivent prendre la relève dans les campagnes, cumulant le travail domestique et le travail aux champs. "Les Gardiennes" raconte l'histoire de quelques-unes d'entre elles dans une ferme du bocage poitevin. Hortense Misanger, 58 ans, maîtresse femme énergique, autoritaire et dûre à la tâche, est la grande gardienne de l'exploitation agricole. Son mari est trop usé pour travailler. Ses trois jeunes fils et son gendre, tous paysans, sont au combat sur le front. Solange, leur fille, exploite à grand peine la propriété de son mari, fait prisonnier en Allemagne. Engagée comme domestique pour aider aux champs et à la maison, Francine est une jeune orpheline tout juste sortie de l'Assistance Publique. Marguerite, petite boulangère du village, est amoureuse de l'un des fils Misanger. Entre les travaux agricoles harassants, l'éducation des enfants, les réquisitions de chevaux pour l'effort de guerre, les lettres aux soldats, les permissions des fils qui tombent les uns après les autres au champ d'honneur, les intempéries, l'arrivée des premières machines agricoles, la présence au village de soldats américains alliés qui tentent de séduire les femmes, les problèmes de succession et de partage des terres, et toute l'âpre vie quotidienne du monde paysan en ce début du XXe siècle, se noue une intrigue faite de solidarité, de fidélité, de sororité, d'émancipation féminine, de pudeur sentimentale, mais aussi de rivalités et de frustrations amoureuses et sexuelles, de pressions morales et d'injustices sociales, de délations, trahisons et ingratidudes. Ernest Pérochon, instituteur dans son bocage natal des Deux-Sèvres, lauréat du prix Goncourt 1920, futur grand résistant en 1940, rend ici un très réaliste et très poignant hommage à toutes ces femmes courageuses qui ont assuré le travail paysan malgré les épreuves, permettant ainsi de garder intact le patrimoine rural et de nourrir la population française pendant la Grande Guerre. "Les Gardiennes", avec son style tout en simplicité, son ton ouvertement pacifiste et féministe avant l'heure, sa justesse des descriptions et des portraits, reste le seul témoignage littéraire de l'entre-deux-guerres sur le rôle capital de ces femmes épouses, filles ou mères de poilus. Le roman a été adapté en 2017 au cinéma par Xavier Beauvois, avec Nathalie Baye, Iris Bry et Laura Smet dans les principaux rôles.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Étienne de La Boétie. OEuvre pleine des résonances des discours de l'Antiquité classique, le "Discours de la servitude volontaire" fait écho aux luttes politico-religieuses intestines du milieu du 16e siècle mais c'est avant tout une prise de position contre les tyrans et la tyrannie sous toutes ses formes. Inspiré par la passion antique pour la liberté, la thèse principale de La Boétie est de montrer que tout pouvoir a un caractère arbitraire et que la servitude des peuples est due d'abord à sa propre ignorance et à son manque de volonté de retrouver la liberté naturelle à l'homme. Selon lui, si le peuple se contentait ne serait-ce que d'un refus passif du pouvoir, celui-ci tomberait, mais en réalité une grande partie préfère les petites faveurs et privilèges octroyés par le pouvoir plutôt que son droit à la liberté. La Boétie assure cependant que la patience des peuples n'est pas sans limite et que passée cette limite, le refus et la révolte deviennent non seulement légitimes mais obligatoires. Le "Discours de la servitude volontaire" a constitué et constitue encore un texte de référence pour de nombreux mouvements de contestation politique et de désobéissance civile. Il resurgit contre les pouvoirs en place à chaque époque troublée: au 16e siècle par l'opposition calviniste à la monarchie catholique puis par l'opposition catholique à Henri IV, en 1789 par la contestation révolutionnaire de Marat d'abord puis du cercle de Babeuf, sous la Restauration, à la fin du 18e, au 19e par Lamennais qui le réédite contre la monarchie de Juillet, au début du 20e par l'anarchiste Gustav Landauer, pendant la Seconde Guerre mondiale sous le titre d'"Anti-Dictator", aujourd'hui encore les mouvements de résistance à la dictature sanitaire recommandent sa lecture. Cette édition contient la version originale du texte en ancien français et une version transcrite en français contemporain.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Honoré de Balzac. Avec "La Peau de chagrin", publié en 1831, Balzac commence la série des "Études philosophiques" de "La Comédie humaine". Le jeune marquis Raphaël de Valentin, demeuré orphelin et pauvre, vit hanté par une grande oeuvre qui est sa consolation et son espoir. Il s'agit d'une "théorie de la volonté" inspirée, comme l'action du roman elle-même, par le mesmérisme et l'occultisme. Mais, découragé par l'ampleur de la tâche, il est sur le point de se suicider lorsqu'il rencontre un étrange personnage mi-antiquaire mi-sorcier. Celui-ci lui offre une peau de chagrin qui a le pouvoir de satisfaire tous les désirs de celui qui la possède. Seulement, à la suite de chaque voeu réalisé, la surface de la peau diminue et abrège d'autant la vie de son propriétaire, dont elle est le symbole. Raphaël devient immensément riche, il connaît tous les succès et tous les agréments d'une vie brillante, mais il meurt un an plus tard après une série d'aventures tumultueuses. "La Peau de chagrin" n'est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte à demi philosophique, à demi fantastique, qui rappelle quelque peu les contes d'E.T.A. Hoffmann, lequel exerça une grande influence sur les "Études philosophiques". Combinant admirablement le réel et l'imaginaire, Balzac, à travers le thème de la consommation de l'énergie vitale, entend surtout mettre en lumière le contraste entre la volonté humaine et le destin.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Georges Bernanos. L'imposture est celle de l'abbé Cénabre, prêtre érudit, chanoine respecté, auteur discuté mais admiré, qui, ayant perdu la foi, n'en continue pas moins à rester fidèle aux habitudes et aux apparences de son ministère. Dans la perte de la foi, il trouve cette étrange liberté du mal qui le laisse indépendant de Dieu, sans se laisser aller cependant aux désordres des prêtres indignes. A-t-il jamais eu la foi d'ailleurs ? Spécialiste des problèmes mystiques, auteur d'une "Vie de Tauler" et d'un livre réputé sur les "Mystiques florentins", l'abbé Cénabre est un amateur d'âmes. Il voudrait connaître le secret de la sainteté, éclaircir ce mystère auquel il ne participe pas, mais, en face d'elle, ce psychologue subtil doit reconnaître que l'essentiel lui échappe. Affamé du secret des coeurs, il a l'orgueil de vouloir protéger le sien, de n'être qu'à lui. Dans un moment de crise spirituelle, il confie cependant son imposture à l'abbé Chevance, humble curé de village intimidé devant l'auteur des "Mystiques florentins". Devant cet aveu, celui-ci est alors transfiguré par la force surnaturelle qui le saisit. "L'Imposture" trouvera sa conclusion dans un autre roman qui lui fait suite, "La Joie". Pour Bernanos, "si les moralistes expliquaient tout l'homme, un tel livre n'aurait pas de sens, mais dans leurs calculs ingénieux le péché, non pas la faute, reste l'élément irréductible."

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Georges Bernanos. Ce qui pourrait être le début d'une intrigue policière - le meurtre d'un petit vacher dont on découvre le corps dans un ruisseau - sert à Bernanos pour crever l'abcès secret des tourments qui rongent la communauté du village de Fenouille. La méchanceté de chaque habitant va être forcée dans sa retraite et contrainte de s'étaler au grand jour. Qui a tué le vacher ? Est-ce le maire, à l'âme amollie par la débauche et obsédé par l'idée d'être sale ? Est-ce Mme de Néréïs, la châtelaine qui porte beaucoup d'attention aux jeunes gens ? Est-ce le curé craintif ? Ou est-ce Monsieur Ouine, ce professeur retraité, aussi curieux des plantes que des âmes ? Il est trop bien élevé pour tuer un homme. On devine cependant qu'il est sans doute le maître secret du jeu, le démon de ce village damné. Il a cette curiosité maligne de vouloir découvrir le secret de Dieu, signe évident de la présence du mal. Le lecteur ne saura jamais qui est le coupable, mais la tragédie ira à son terme. Dans la pensée de Bernanos, "Monsieur Ouine" prend certainement une valeur prophétique et eschatologique. C'est une figure du royaume qui vient, un prince du monde futur. Avec ce récit profondément désespéré, considéré comme le chef-d'oeuvre de l'auteur, Bernanos le romancier complète ici l'essayiste.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Alphonse de Châteaubriant. Timothée des Lourdines mène dans son château poitevin du Petit-Fougeray la vie d'un gentilhomme campagnard de 1840, aisée et retirée. Cordial et avenant pour ses tenanciers et ses domestiques, qui le jugent brave homme et sans fierté, il fréquente peu ses pairs auprès de qui il fait figure de vieil original. Réputation méritée lorsqu'on connaît ses deux grandes passions: l'amour de la forêt (il panse les blessures des arbres et son chien ne chasse que les champignons), et le violon. Tandis que sa femme malade se couche de bonne heure, il s'en va dans la partie inhabitée du château improviser sur son violon des mélodies faites d'espérances, de souvenirs heureux, d'hommages à la nature, et de plaintes douloureuses. Anthème, son fils, enfant trop gâté, mène lui la grande vie à Paris. Il achète des pur-sang, se ruine aux courses et aux jeux. Le seul voeu du châtelain est de faire revenir l'héritier du nom au domaine. Il le formule avec anxiété, quand survient l'événement qui va bouleverser la destinée des Lourdines. Un usurier réclame six cent mille francs de dettes accumulées par Anthème. La somme est énorme, mais l'honneur commande au vieil hobereau d'épargner à son fils la prison pour dettes. Il vend tout: terres, métairies, chevaux, renvoie les domestiques. Lorsqu'elle sait tout, Mme des Lourdines est foudroyée par une attaque de paralysie. Anthème arrive pour la voir mourir. Ce fils indigne, qui ne connaît pas le chiffre de ses dettes et ignore du même coup les sommations de l'usurier, s'ennuie vite au château. M. des Lourdines, torturé à l'idée qu'il pourrait retourner à Paris, et que ce qui peut survivre du domaine sera englouti, tente une épreuve naïve et poétique. Il conduit Anthème sur un sommet d'où l'on découvre les campagnes à l'entour, et s'efforce de le toucher en lui contant les suggestions des forêts et des champs. Peine perdue. Devant tant d'insensibilité, le hobereau s'emporte enfin et révèle la vente prochaine du patrimoine, le désastre qui menace. Anthème, ému, pleure et demande pardon. Un sincère repentir le prend, il ne peut résister aux adieux du vieux domestique congédié, et devine, tardivement, qu'il a causé la mort de sa mère. Un soir, pistolet en main, hanté par un morne désespoir, il gagne la partie inhabitée du château pour y mettre fin à ses jours. Mais, à mesure qu'il approche de la chapelle abandonnée, il entend une hymne étrange. Il aperçoit son père qui joue du violon. Le maître des Lourdines est transfiguré, comme en extase. Anthème comprend que son propre rachat est l'objet de cette cantate, il prend soudain conscience du lien mystérieux qui unit un père à son fils. Il pleure encore, mais, cette fois, il est sauvé, et pour lui-même, et pour son père, et pour ce qui restera des Lourdines. Plusieurs thèmes s'entrecroisent dans "Monsieur des Lourdines": les uns sont assez banals, presque dignes du feuilleton: déchéance du fils de famille perverti par la capitale, décadence de la vieille noblesse rurale, retour de l'enfant prodigue. Les autres sont plus subtils: force et faiblesse de l'amour paternel, salut de l'homme par la musique. Mais c'est surtout la façon dont Châteaubriant sait exalter à travers eux la puissance transfiguratrice de la forêt qui fait le succès du roman. Le mysticisme naturaliste qui envahira quelques années plus tard, jusqu'à la gâter, l'oeuvre d'Alphonse de Châteaubriant, ne se résout pas ici en une périlleuse logomachie. Il est discrètement incarné par le personnage du vieux gentilhomme puisant sa grandeur dans les harmonies naturelles. Monsieur des Lourdines s'apparente à toute une tradition régionaliste et terrienne qui, par-delà les romantiques, rejoint le XVIIIe siècle.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Alphonse de Châteaubriant. Châteaubriant appartient à la petite noblesse française des hobereaux terriens jusque dans ses chimères. Son oeuvre, qui s'égarera vers la fin des années 1930 du côté du national socialisme hitlérien, laisse intacts deux livres de jeunesse: "Monsieur des Lourdines" et "La Brière". Ce dernier roman emprunte son titre à l'une des régions les plus ignorées et les plus singulières de France, la Brière, non loin de Nantes. Ce pays, où l'eau et la terre se mêlent étroitement si bien que l'on y circule en bateau, a fait naître une race violente, dissimulée, sauvage. Le garde-chasse Aoustin n'admet pas que sa fille Théotiste épouse un gars de Mayun, village méprisé qui n'appartient pas à l'aristocratie des îles. En même temps qu'il doit rechercher des documents qui doivent permettre aux Briérots de défendre leurs libertés, Aoustin poursuit sa vengeance contre le séducteur de sa fille. A la fin d'un long drame, le vieux solitaire, après avoir châtié l'étranger, abandonné sa propre épouse, complice du déshonneur, et poussé Théotiste à la folie, se perd avec elle dans la nuit lourde de brouillards où la mort survient et le contraint au pardon. Personnage tout d'une pièce qui incarne la fidélité aux coutumes, Aoustin ne manque pas d'une barbare et sombre grandeur. Mais le véritable héros de ce livre de sang et de feu est la Brière elle-même, cette petite patrie repliée sur elle, qui jouit d'antiques privilèges dus à l'exploitation de la tourbe, entend conserver ses prérogatives et son particularisme. La Brière avec ses canaux aux mille contours, ses archipels ensevelis dans la brume, ses toits de chaume, ses feux de tourbe et ses chalands qui défilent lentement devant une nature mélancolique et sévère, lutte de toutes ses forces contre l'invasion de la modernité.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Édouard Dolléans, Préface de Lucien Febvre. Édouard Dolléans s'est imposé comme le père fondateur de l'histoire du monde ouvrier avec cette monumentale fresque en trois tomes retraçant l'histoire du mouvement ouvrier de 1830 à 1953. 1200 pages documentées de première main y relatent plus d'un siècle de vie quotidienne d'une classe ouvière luttant pour son émancipation dans tous les pays d'Europe, de Russie et des Etats-Unis, à travers la misère économique, l'exploitation patronale, l'organisation des syndicats, la dureté des grèves, la violence des révoltes, la traversée des guerres mondiales, les grands espoirs de Commune puis de la Révolution russe, la naissance du fascisme, le New-Deal américain, le communisme et les Internationales, etc. Toutes les grandes figures révolutionnaires de l'Histoire politique, sociale et économique de l'époque sont là par leur action de défense des masses ouvrières, de Karl Marx à Léon Trotsky, de Lénine à Proudhon, de Flora Tristan à Fernand Pelloutier, d'Eugène Varlin à Emile Pouget ou Paul Lafargue, mais aussi tous ceux qu'Édouard Dolléans appelle "les obscurs", c'est-à-dire les générations de simples militants inconnus qui luttèrent pour une vie meilleure dans le tourbillon des évènements malgré parfois les désaccords, les rivalités et les doutes, souvent les répressions sanglantes. Pour l'auteur, "les militants ouvriers ont une importance non pas anectodique, mais historique: ils incarnent les sentiments, les révoltes et les espoirs de tant d'obscurs travailleurs qui forment les classes laborieuses. Les militants ouvriers ont été à la fois des interprètes et des créateurs, car tout homme d'action n'est jamais ni complètement libre, ni complètement esclave. Il vit dans son temps et de son temps, mais si son humanité est profonde, il découvre en elle la vision des lendemains possibles entre lesquels il choisit." Au sommaire: L'amitié qui doit nous unir - L'expérience chartiste - Le mouvement ouvrier en face des idéologies - Le feu qui couve (1848-1862) - La première Internationale (1863-1870) - La Commune - Retours et anticipations (1871-1905) - Les temps héroïques du syndicalisme - L'élan rompu par la guerre (1909-1916) - Guerre ou paix (1917-1918) - Démons de guerre et d'après-guerre (1919-1933). - La fin d'un monde - Un monde détraqué, ballotté et plongeant - Les libertés en péril - Les hésitations de l'histoire - Entre le cinéma et la solitude - Choisir son destin. Cette édition numérique inclut les trois tomes en un seul volume.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul Valéry. Texte d'une conférence donnée en 1936 par Paul Valéry à L'Université des Annales, en accompagnement d'une prestation de la célèbre danseuse espagnole Antonia Mercé y Luque, dite "la Argentina". Avouant ne pas être lui-même danseur, l'auteur se penche sur la danse comme sujet philosophique, tentant de mettre en mouvement et de chorégraphier les mots et les concepts. "[Dans] cette danse d'idées autour de la danse vivante, j'ai voulu vous montrer comment cet art, loin d'être un futile divertissement, loin d'être une spécialité qui se borne à la production de quelques spectacles, à l'amusement des yeux qui le considèrent ou des corps qui s'y livrent, est tout simplement une poésie générale de l'action des êtres vivants." - Paul Valéry

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Alfred de Musset. Publié en 1836, le récit de "La Confession d'un enfant du siècle" est nettement inspiré, mais avec une large transposition, de la liaison de l'auteur avec George Sand. Octave, qui est sincèrement épris, découvre que sa maîtresse le trompe avec un de ses amis. Pour lutter contre sa douleur, et après avoir blessé son rival dans un duel, il s'adonne à la débauche. Il y perd la pureté de son âme et toute foi en l'amour. À la mort de son père, il se ressaisit et se retire à la campagne où il tombe de nouveau amoureux. L'idylle avec Brigitte est brève, car son coeur perverti et soupçonneux est incapable de croire à l'amour et à la vertu des femmes. Il scrute avec méfiance le passé de sa nouvelle maîtresse, se divertit à exciter sa jalousie et à lui révéler ses tristes expériences. Il souffre chaque fois lui-même de sa méchanceté, demande son pardon et l'obtient de cette femme aimante. Après une nouvelle scène, plus pénible encore, ils se réconcilient et décident de partir, espérant recommencer une vie nouvelle en s'expatriant. Survient alors un troisième personnage, homme honnête et modeste, qui aime sincèrement Brigitte et réussit à se faire aimer d'elle. Octave le devine et Brigitte ne le nie pas. Les nombreux torts d'Octave à son égard ont tué son amour mais, par devoir, elle est toujours disposée à le suivre. Pendant son sommeil, Octave veut la tuer pour qu'elle n'appartienne pas à un autre mais la vue d'un crucifix sur sa poitrine l'arrête. Il trouve alors la force de renoncer à elle et accepte qu'elle parte avec l'autre homme. Beaucoup de détails intimes du récit, qui peut sans nul doute être considéré comme une autobiographie, rappellent la véritable aventure amoureuse qu'ont vécu Afred de Musset et George Sand. Mais cette "Confession", chef-d'oeuvre du romantisme français rongé par le doute et l'analyse, a avant tout valeur de document spirituel sur le "mal du siècle" de la génération née à l'époque de Napoléon qui, éprouvant la fin des illusions sentimentales et des espoirs politiques, a dilapidé ses forces inemployées.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Jean-Jacques Rousseau. Fidèle à son principe philosophique selon lequel l'homme naît bon, ses vices étant imputables à un état social mal organisé et à une éducation déficiente, Rousseau tente d'établir dans ce livre les principes d'une éducation naturelle. Il le fait en donnant à son traité la forme d'un "roman psychologique". L'éducation naturelle est pour lui non pas celle fondée sur les règles et traditions de la société mais sur la connaissance de la véritable nature de l'homme et de l'enfant. Il considère que les instincts naturels, les premières impressions, les sentiments et les jugements spontanés qui naissent au contact de la nature sont les meilleurs guides de la conduite humaine et donc son enseignement le plus précieux. Il s'ensuit qu'il faut respecter et favoriser chez l'enfant le développement de ces phénomènes instinctifs et se garder de les étouffer par une éducation mal comprise. Le philosophe veut "préparer le chemin à la raison par un bon exercice des sens". Ces affirmations de principe étant posées, il propose un cycle complet d'éducation divisé en quatre périodes correspondant au développement du corps (de 1 à 5 ans), des sens (de 5 à 12 ans), du cerveau (de 12 à 15 ans) et du coeur (de 15 à 20 ans). La nouveauté et l'audace pédagogique de l'"Émile" ont fait l'objet de longues polémiques courant de la date de publication du livre (1762) jusqu'au 20e siècle - l'ouvrage fut sévèrement condamné par le Parlement, par l'Église et même par certains philosophes comme Voltaire - mais ses théories sont aujourd'hui en grande partie passées dans la pratique et adoptées par le monde de l'éducation. Et les travaux des plus grands éducateurs du 19e et du 20e siècle (Pestalozzi, Herbart, Froebel, etc), tout en le discutant et le nuançant, dérivent pour la plupart directement de l'"Émile". Un style direct et vivant, riche de digressions poétiques, conservent encore aujourd'hui à ce livre majeur toute sa vitalité.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul Verlaine. Dans cet essai de poétique, Verlaine présente les "poètes absolus" du Parnasse français des années 1870-1880 qu'il considère comme "maudits" car incompris et ignorés par son temps. Au nombre de six dans la seconde édition augmentée de l'ouvrage (1888), ce sont Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l'Isle Adam et le "pauvre Lélian", "celui qui aura eu la destinée la plus mélancolique", c'est-à-dire Verlaine lui-même. Ce fervent éloge de leur poésie, enrichi de précieux commentaires critiques et d'anecdotes sur ces auteurs qu'il connaissait tous personnellement, les révéla enfin pleinement au public et ouvrit la voie à une nouvelle ère poétique en France.

  • Texte intégral révisé suivie d'une biographie de Flora Tristan. "Pour émanciper les serfs il faut les instruire, c'est pourquoi j'ai fait ce livre qui sera mon testament. Je l'adresse spécialement aux femmes afin de les délivrer de la superstition qui abrutit leur âme et rétrécit leur coeur [...]. Leurs droits sont les mêmes que ceux des hommes! elles ont de plus la divine prérogative de la maternité! Qu'elles soient donc mères, car les hommes sont des enfants! Assez elles ont régné par la ruse, assez elles ont triomphé par la corruption; l'heure est venue de la chasteté et de la justice! Oui, de la chasteté! [...] Oui, l'heure de la justice est venue [...]. La femme n'est pas une propriété, et le droit infâme de propriété sur les êtres libres s'appelle l'esclavage. La femme n'est pas née pour être esclave. Femmes, mes soeurs, vous avez souvent repoussé mes paroles parce qu'on vous disait que je voulais vous perdre. Non, vous dis-je; je veux vous sauver, mais il faut vous instruire, il faut vous dégager des scrupules d'une fausse religion, il faut vous armer de courage. Quand vous saurez vouloir, tout sera fait, car les hommes ont besoin de vous, comme l'enfant a besoin de sa mère!" - Flora Tristan

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Flora Tristan. "Pérégrinations d'une paria" est le récit autobiographique de deux années de la vie de Flora Tristan. Femme de lettres franco-péruvienne, féministe, militante socialiste et figure majeure du débat social au milieu du XIXe siècle, l'auteur de "L'émancipation de la femme" et de "L'Union ouvrière" raconte ici ses pérégrinations pendant les années 1833 et 1834. Années de voyage, de combat et d'émancipation pour se libérer d'abord d'un mari tyrannique puis pour tenter de récupérer l'héritage qui lui est dû auprès de sa très illustre famille installée au Pérou. Mais, soumise à l'arbitraire de la société patriarcale de l'époque, mesurant que le droit est contre elle en raison de son statut de bâtarde, elle échoue dans ses demandes légitimes de reconnaissance. Elle décide alors de revendiquer haut et fort la qualité de "paria" et se change en justicière des droits bafoués de la femme et en porte-parole des victimes de l'ordre social.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Hermann von Keyserling et d'une biographie d'Arthur Schopenhauer. "Le plus grand 'artiste' que je sache a été Schopenhauer. Il est l'essayiste, le feuilletoniste, le dilettante à la plume aisée, - il est cela, divinisé. Sa doctrine constitue le produit le plus considérable d'une tentative avortée d'approfondissement intérieur. Aussi recèle-t-elle un grave péril pour qui n'est pas mis en garde contre elle. Schopenhauer ne peut manquer d'exercer une influence, car il fut un grand esprit. Et il ne peut avoir qu'une influence déformatrice, parce que l'oeuvre de sa vie est une oeuvre manquée." - Hermann von Keyserling

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Stefan Zweig. "J'éprouvai le désir d'en savoir davantage sur ces hommes, sur ces premiers voyages dans les mers inexplorées dont le récit avait déjà excité mon intérêt lorsque j'étais enfant. Je me rendis dans la bibliothèque du bord et pris au hasard quelques ouvrages traitant de ce sujet. Entre tous les exploits de ces hardis conquistadores celui qui fit la plus forte impression sur moi fut le voyage de Ferdinand Magellan, qui partit de Séville avec cinq pauvres cotres pour faire le tour de la terre - la plus magnifique odyssée, peut-être, de l'histoire de l'humanité que ce voyage de deux cent soixante-cinq hommes décidés dont dix-huit seulement revinrent sur un des bâtiments en ruines, mais avec la flamme de la victoire flottant au sommet du grand mât. Ces livres cependant ne m'apprenaient pas grand-chose sur Magellan, en tout cas pas suffisamment pour moi. Aussi, à mon retour en Europe, je poursuivis mes recherches, étonné du peu de renseignements donnés jusqu'ici sur son exploit extraordinaire et surtout de constater à quel point ce qui avait été dit était peu sûr. Et comme cela m'est déjà arrivé plusieurs fois je compris que le meilleur moyen de m'expliquer à moi-même quelque chose qui me paraissait inexplicable était de le décrire et de l'expliquer à d'autres. C'est ainsi que ce livre a pris naissance, je puis le dire sincèrement, à ma propre surprise. Car en faisant le récit de cette odyssée de la façon la plus fidèle possible d'après les documents qu'il m'a été donné de rassembler, j'ai eu constamment le sentiment de raconter une histoire que j'aurais inventée, d'exprimer l'un des plus grands rêves de l'humanité. Car il n'y a rien de supérieur à une vérité qui semble invraisemblable. Dans les grands faits de l'histoire, il y a toujours, parce qu'ils s'élèvent tellement au-dessus de la commune mesure, quelque chose d'incompréhensible; mais ce n'est que grâce aux exploits incroyables qu'elle accomplit que l'humanité retrouve sa foi en soi." - Stefan Zweig

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Stefan Zweig. "Le mystère qui entoure la vie de Marie Stuart a été l'objet de représentations et d'interprétations aussi contradictoires que fréquentes: il n'existe peut-être pas d'autre femme qui ait été peinte sous des traits aussi différents, tantôt comme une criminelle, tantôt comme une martyre, tantôt comme une folle intrigante, ou bien encore comme une sainte. [...] En soi, le caractère de Marie Stuart n'a rien de mystérieux: il ne manque d'unité que dans ses manifestations extérieures; intérieurement, il est rectiligne et clair du commencement à la fin. Marie Stuart appartient à ce type de femmes très rares et captivantes dont la capacité de vie réelle est concentrée dans un espace de temps très court, dont l'épanouissement est éphémère mais puissant, qui ne dépensent pas leur vie tout au long de leur existence, mais dans le cadre étroit et brûlant d'une passion unique. Jusqu'à vingt-trois ans son âme respire le calme et la quiétude; après sa vingt-cinquième année elle ne vibrera plus une seule fois intensément; mais entre ces deux périodes un ouragan la soulève et d'une destinée ordinaire naît soudain une tragédie aux dimensions antiques, aussi grande et aussi forte peut-être que l'Orestie. Ce n'est que pendant ces deux brèves années que Marie Stuart est vraiment une figure tragique, ce n'est que sous l'effet de sa passion démesurée qu'elle s'élève au-dessus d'elle-même, détruisant sa vie tout en l'immortalisant. Etant donné cette particularité, toute représentation de Marie Stuart a sa forme et son rythme fixés d'avance: l'artiste n'a qu'à s'efforcer de mettre en relief dans tout ce qu'elle a d'étrange et d'exceptionnel cette courbe vitale qui monte à pic et retombe brusquement sur elle-même. Qu'on ne prenne donc pas pour un paradoxe le fait que la période de ses vingt-trois premières années et celle de ses vingt ans ou presque de captivité ne tiennent guère ensemble dans ce livre plus de place que les deux ans de sa tragédie amoureuse. Dans la sphère d'une destinée, la durée du temps à l'extérieur et à l'intérieur n'est la même qu'en apparence; en réalité, ce sont les événements qui servent de mesure à l'âme: elle compte l'écoulement des heures d'une tout autre façon que le froid calendrier. Enivrée de sentiment, transportée et fécondée par le destin, elle peut éprouver d'infinies émotions dans le temps le plus court; par contre, sevrée de passion, d'interminables années lui feront l'effet d'ombres fugitives. C'est pourquoi seuls les moments de crise, les moments décisifs comptent dans l'histoire d'une vie, c'est pourquoi le récit de celle-ci n'est vrai que vu par eux et à travers eux. C'est seulement quand un être met en jeu toutes ses forces qu'il est vraiment vivant pour lui, pour les autres, toujours il faut qu'un feu intérieur embrase et dévore son âme pour que s'extériorise sa personnalité." - Stefan Zweig

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Blaise Pascal, précédé d'une histoire du Jansénisme et annoté par Charles Louandre. "Les Provinciales ou les Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux RR. PP. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères" est un ensemble de dix-huit lettres publiées sous le pseudonyme de Louis de Montalte par Blaise Pascal entre janvier 1656 et mars 1657. Composées de manière indépendante, sans dessein préétabli, ces lettres constituent cependant un ensemble unitaire puisqu'elles sont toutes consacrées au même sujet: la défense de Port-Royal. "Les Provinciales" voient le jour en 1655 lorsque le théologien janséniste Antoine Arnauld, menacé de censure à la Sorbonne mais soucieux de porter devant le grand public le débat qui oppose les jansénistes à leurs adversaires, prie son jeune ami Blaise Pascal d'écrire pour sa défense. Celui-ci, nouvellement entré en religion, utilise alors son génie des mathématiques pour composer son raisonnement et pousser à la perfection l'art de persuader. Choisissant d'employer la fiction - un Parisien informe par lettres un ami vivant en province des disputes de la Sorbonne et du procès d'Arnauld - il entre dans le vaste débat intellectuel et moral du milieu du XVIIe siècle entre jansénistes et jésuites. Dans un style agréable accessible au lecteur non érudit, il défend non seulement les thèses jansénistes, en particulier sur la question théologique de la Grâce, mais attaque directement aussi la casuistique de la Compagnie de Jésus avec une argumentation imparable, usant aussi bien d'ironie que d'indignation, d'allégresse polémique que de verve comique. La conduite de son raisonnement se fonde sur une vision toute géométrique de l'univers où l'abstrait s'unit au concret. Pascal y exprime pleinement son don de styliser la réalité, de la traduire en figures simples et saisissantes. La distinction des divers ordres de réalité, chair, esprit, charité, nature, grâce, gloire, se rattache déjà à certaines de ses futures recherches. Il fonde en outre sa dialectique sur le jeu des citations, qui sont autant de faits aisément constatables. Malgré une mise à l'index des "Provinciales", l'oeuvre connaît un grand succès et porte un coup sévère aux Jésuites. L'oeuvre est aujourd'hui considérée comme un classique de la littérature française.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Charles-Ferdinand Ramuz. Après la mort de sa mère, le jeune Samuel Belet devient valet de ferme au service de riches paysans. Le dimanche, il continue d'étudier auprès d'un brave instituteur qui lui prête des livres et lui donne la possibilité de s'employer chez un notaire. Il découvre l'amour, mais Mélanie, sa fiancée, ne lui est pas fidèle. Désespéré, Samuel quitte alors son beau pays de Vaud. Après un détour par la Savoie où il s'exerce au métier de charpentier, il s'installe à Paris où il vit de petits boulots pendant plusieurs années. On est à la veille de la guerre de 1870 et de la Commune. Des amis militants tentent de l'entraîner vers l'Anarchisme et le Socialisme. Mais il s'en méfie, s'éloigne d'eux, et rentre en Suisse dès que la guerre éclate. Il travaille dans une scierie. Il loge chez une jeune veuve, mère d'un petit garçon, qu'il épouse bientôt. Les affaires marchent bien, il s'achète une maison à Vevey. Samuel se croit heureux mais la mort successive des deux êtres qu'il aime le plus au monde le rend à la solitude. Il retourne dans son village natal et apprend maintenant auprès d'un vieil homme le métier de pêcheur sur le lac Léman. Progressivement, son âme jusqu'alors tourmentée par les passions et les épreuves de la vie connaît enfin la paix intérieure et le détachement des choses. "La terre m'a quitté avec tout ce qui est petit; je laisse derrière moi ce qui change pour ce qui ne change pas [...] car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé." Grâce à cette sagesse conquise de haute lutte, il aime désormais "en arrière": sa mère, Mélanie, ses anciens amis, son épouse... Roman de formation riche de la plus grande humanité, écrit dans cette langue naïve et savante dont il a le génie, tout imprégné de délicate poésie et d'humilité devant l'existence d'un homme simple, "Vie de Samuel Belet" est considéré comme le chef-d'oeuvre de C.-F. Ramuz.

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